Elles sont à plusieurs centaines de kilomètres de moi mais je parviens tout de même à distinguer leurs silhouettes depuis l’avion. Plus je m’en rapproche plus je parviens à en discerner les détails. Leurs sommets enneigés et les nuages s’entremêlent. Avant d’atterrir, le pilote nous donne des tours de manège gratuits en tournant autour de l’aéroport pendant 30 minutes. Une vue à 360° s’offre alors à nous sur la chaîne qui semble s’étirer sans fin. Depuis mon hublot j’observe avec émerveillement ces géants dont je ne connais pas encore le nom mais que je vais tutoyer pendant plus de 3 mois. Puis l’avion plonge et dévoile un paysage très accidenté façonné par des cultures en terrasse avant de laisser apparaitre Katmandou et sa vallée. Ça y est j’y suis : les montagnes, l’Himalaya, le Népal !!!

Ah le bon air de la montagne ! Pas vraiment … Le Népal est en fait l’un des pays les plus pollués du globe et la vallée de Katmandou en est le foyer avec ses 3,5 millions d’habitants et son trafic infernal.
A mon arrivée à l’aéroport, je suis attendu par Akkal qui doit me conduire en voiture à mon hébergement qui est aussi le bureau de l’association. Nous traversons le capharnaüm de la capitale avec sa circulation dense et désordonnée, ses rues poussiéreuses et ses installations électriques qui laissent à désirer … Mais bon, avec déjà quatre mois d’Asie derrière moi, le dépaysement est moindre.
J’arrive au QG de l’ONG pour laquelle je vais travailler pendant 10 semaines. Volunteers Initiative Nepal (VIN) est une association qui se donne pour mission d’aider les communautés marginalisées du Népal avec le support de volontaires internationaux et locaux. L’organisation a été créée en 2005. A l’heure actuelle ses deux zones d’action sont la vallée de Katmandou et le district d’Okhaldhunga, le lieu de ma mission, où VIN s’est implanté en 2013.
A mon arrivée à l’hébergement je rencontre les autres volontaires qui démarrent leur mission en même temps que moi et avec qui je vais partager les 3 jours d’introduction : un anglais, un bulgare et une française (ils sont partout ceux-là :D). Tous les trois vont rester dans la vallée de Katmandou. Plus tard nous serons rejoints par Mike et Andy, deux américains qui vont faire leur mission au même endroit que moi. Après les présentations et les premiers échanges, nous nous rendons ensemble à Thamel, le quartier touristique de Katmandou où les rues sont parsemées de boutiques d’équipement pour la montagne. C’est d’ailleurs pour ça que je m’y rends car après le Cambodge et le Sri Lanka, le changement de température est radical au Népal. C’est l’hiver ici et la nuit la température descend en-dessous de 5°C, dehors comme dans les maisons qui ne sont ni chauffées ni isolées. Je dois donc m’équiper en conséquence car pour l’instant ce que j’ai de plus chaud dans ma valise est un sweat. Dans les boutiques on trouve tout un tas de produits à des prix très avantageux lorsqu’on arrive à négocier. Je me fais donc plaisir : manteau, polaire, sous-pull, chaussures de randonnée.
De retour à notre hébergement, c’est l’heure du diner, mon premier repas népalais. Je ne sais pas à ce moment-là que ça sera le même repas que je mangerai matin et soir pendant tout mon séjour : le fameux Dahl Baat, qui se traduit par Riz et Lentilles. En gros, une assiette de riz avec une soupe de lentilles et un curry de légumes.
Le lendemain, VIN nous a prévu une visite pour nous familiariser avec la culture népalaise. Nous nous rendons à Bhaktapur, capitale du Népal jusqu’au XVème siècle, une ville abritant d’anciens temples hindous faits de briques et de bois.
Mais quelque chose cloche avec ces bâtiments. Certains ont en effet l’air d’avoir traversé les siècles alors que d’autres semblent au contraire sortis de terre l’année dernière. Et pour cause, ils ont été reconstruits au cours des dernières années après que la ville ait été ravagée par le séisme de 2015. Celui-ci a tragiquement affecté une bonne partie du Népal, que ce soit au camp de base de l’Everest ou dans la vallée de Katmandou. A Bhaktapur, tous les bâtiments n’ont pas eu le même traitement de faveur que les temples et en me baladant dans la ville je me rends compte de l’étendue des dégâts : des bâtiments effondrés, d’autres complètement penchés ou avec des fissures dans les murs.
Outre ces stigmates du séisme difficiles à ignorer, la ville est charmante avec ses ruelles remplies d’artisans locaux qui mettent en valeur des produits ancestraux qui font la renommée de l’artisanat népalais. On y a découvert le khukuri un couteau robuste qui peut être utilisé aussi bien pour couper des bambous que pour abattre des buffles. J’ai d’ailleurs pu l’expérimenter sur le lieu de ma mission … pour couper du bambou je vous rassure. Nous avons assisté à une démonstration de l’usage du bol chantant tibétain qui produit des vibrations impressionnantes capables de faire frétiller l’eau et qui est utilisé en médecine traditionnelle pour soigner les maux. Les ruelles abritent également de nombreux potiers.
Les deux jours suivants nous les avons passés au bureau de VIN où nous avons été initiés à la culture népalaise, au langage, aux conditions de vie. J’y ai également reçu plus de détails sur ma mission qui consiste à améliorer l’accès à l’eau pour des communautés isolées et qui doivent souvent faire plusieurs kilomètres de marche pour s’alimenter en eau.
A Katmandou je me suis aussi trouvé un compagnon d’aventure qui va je l’espère m’être fidèle jusqu’à la fin de mon voyage et avec qui je compte passer de grands moments. Son nom est Motachie.
Après tous ces préparatifs, c’est enfin l’heure du grand départ vers le district d’Okhaldhunga où nous nous rendons en Jeep avec Mike, Andy et Motachie qui voyage sur le toit. A vol d’oiseau, le lieu de ma mission ne se trouve qu’à 135 km de Katmandou mais par les routes de montagne cela représente 250 km soit une dizaine d’heures de trajet entre routes goudronnées, chemins de terre, contournement d’éboulements, traversées dans le lit de la rivière … Au fur et à mesure de notre avancée les routes se font de moins en moins fréquentées et les 15 derniers kilomètres reliant Okhaldhunga, la capitale du district, à Nishanke, le village où je vais poser mes valises, sont une vraie épreuve de rodéo. Dans la Jeep il me faut bien mes deux mains pour m’accrocher au siège de devant et éviter d’être trop secoué.
A l’arrivée à Nishanke nous sommes accueillis par Uttar, un des deux coordinateurs de VIN rattachés au district d’Okhaldhunga. Motachie fait déjà ses premiers curieux. Puis nous sommes présentés à nos familles d’accueil où nous recevons une écharpe, cadeau d’accueil traditionnel au Népal. On nous applique également la tika sur le front, point rouge fait de grains de riz mélangés à de la peinture rouge. Puis vient la rencontre avec les autres volontaires : les espagnols Fernando et Cati, les népalaises Deepa et Dolma ainsi que Clément, mon compatriote et aussi mon nouveau coloc puisque nous sommes hébergés chez la même famille d’accueil.

De gauche à droite : Andy, Deepa, moi, Cati, Mike, Clément, nos coordinateurs Uttar et Asish et Fernando
Ils nous font visiter le village (ce qui est assez vite fait puisqu’il ne compte qu’une cinquantaine de maisons) ainsi que le Community Learning Center (CLC) un bâtiment construit par VIN et inauguré 2 jours avant notre arrivée (bien que les travaux n’y soient pas totalement finis). A première vue, le bâtiment semble complètement disproportionné et très luxueux comparé au village. Il comporte trois étages et un autre est à venir. Il est même prévu d’y construire un ascenseur. La cour compte trois fontaines ce qui fait un peu tâche dans un village où l’eau manque. Le CLC est dédié au développement de la communauté en offrant tout un tas d’équipement et de service : apprentissage de l’anglais, cours d’informatique, bibliothèque, salles de réunion … Mais pour l’instant la plupart de ces services ne sont pas opérationnels par manque d’employés. A l’heure actuelle, les seules personnes à occuper le bâtiment à temps plein sont les ouvriers encore sur le chantier et les volontaires pour lesquels un étage est pleinement dédié avec des dortoirs, une salle de vie et une cuisine. C’est là où je passerai la plupart de mes journées.
Le soir nous revenons chez notre famille d’accueil pour le diner. L’occasion de faire un peu plus connaissance même si très vite la barrière de la langue se fait sentir. Heureusement, Clément, plus expérimenté que moi, m’aide à comprendre et à acquérir les trois mots essentiels pour survivre : khanney, tore, pugyo ; signifiant respectivement : j’en veux, un peu, assez. Le tout se référant bien évidemment à la nourriture ! Notre famille d’accueil est composée de Hira, une femme très énergique et toujours de bonne humeur et de Tej, un peu moins énergique car handicapé par des problèmes de santé et qui est professeur d’anglais dans une école du village. Mais ne vous y méprenez pas, Tej est certes un des meilleurs en anglais du village mais le niveau est tellement bas que cela ne signifie pas pour autant qu’il est capable de tenir une conversation en anglais. Ça promet pour l’éducation des enfants …
En ce qui concerne la maison, elle est constituée de 3 étages.
Au rez de chaussée se trouve le shop d’Hira où elle vend tout un tas d’articles allant du matériel scolaire au paquet de cigarettes. A côté se trouve la cuisine/salle à manger. La plupart des aliments sont cuits au feu alors que la cuisine n’est pas aérée. Voilà pourquoi je n’arrête pas de tousser depuis que je suis arrivé. D’autant plus que la fumée n’est pas des plus saines car Hira utilise du plastique pour démarrer le feu.
Derrière la cuisine se trouve une autre pièce où la fumée peut être également très dense parfois. Il s’agit de la fabrique de roksi, un alcool à base de riz ou de millet qu’Hira distille dans de grandes marmites trouées. Au premier étage de la maison se trouvent trois chambres. Elles étaient avant en partie occupées par les trois enfants de Tej et Hira mais ils ont tous quittés la maison pour suivre des études à Katmandou. La première chambre est donc désormais occupée par les volontaires, la seconde par des personnes de passage et la troisième par Tej et Hira. Le deuxième étage, sous le toit, abrite une quatrième chambre ainsi qu’un petit temple hindou, juste au-dessus de notre chambre dans lequel Hira se rend tous les matins vers 6 heures pour y sonner une cloche afin d’accueillir le nouveau jour.
En ce qui concerne les toilettes, elles sont probablement parmi les plus luxueuses du village. Elles sont à l’occidentale avec une chasse d’eau fonctionnelle. Il y a même une douche même si l’eau y est glacée. Mais le tout est bien sûr dépendant de l’approvisionnement en eau qui est la préoccupation majeure de la communauté puisque le village est fréquemment soumis à des coupures d’alimentation. Notre maison est équipée de plusieurs réservoirs d’eau qui permettent de créer un stock afin de faire face aux périodes de pénurie. Ces réservoirs sont remplis à partir d’un tuyau commun à plusieurs habitations, où l’eau coule ponctuellement. Autant dire que lorsque l’eau arrive, la bataille fait rage entre les femmes du village pour connecter le tuyau avec son propre réseau pour alimenter ses réservoirs.
L’eau est à l’origine de nombreuses maladies dans la communauté, c’est pourquoi il est fortement déconseillé de la consommer directement. Notre maison est équipée d’un filtre à eau mais c’est loin d’être le cas de toutes les habitations du village. Cependant la plupart de l’eau que l’on boit n’a pas été stérilisée par filtration mais par ébullition. Elle est ensuite servie avec du thé ou directement sous forme d’eau chaude pure, ce qui est bien agréable pour se réchauffer.
Outre ces quelques luxes propres à ma maison d’accueil, globalement les conditions de vie sont assez rudimentaires. Les chambres ne sont pas isolées, et encore moins chauffées donc la température à l’intérieur est à peu de choses près la même qu’à l’extérieur. Le wifi, on n’en parle même pas, il n’y en a pas dans les maisons, seulement au CLC et encore ça dépend des moments. En plus de cela, le village est soumis à des coupures de courant plusieurs fois par jour pouvant aller de quelques secondes à plusieurs heures. Ce problème ne concerne pas que le district d’Okhaldhunga mais est commun à tout le Népal bien que les campagnes soient les plus touchées. L’explication est simple : l’électricité disponible est inférieure à la demande, le courant est donc coupé à tour de rôle dans chacune des régions pour laisser les autres en profiter.
Ces petites difficultés font partie de notre quotidien et nous n’avons pas d’autres choix que de nous y adapter. Au début les va et vient du courant nous faisaient réagir mais maintenant, lorsqu’une coupure d’électricité intervient au cours d’une discussion, nous continuons à parler comme si rien ne s’était passé. Ce qui peut apparaître comme des désagréments, nous le prenons en fait comme une opportunité de décrocher du monde de sur-confort auquel nous sommes habitués et d’expérimenter un mode de vie moins matérialiste. Cela permet d’apprécier des choses plus simples. Et il y en a des choses à apprécier dans ce beau pays à commencer par notre environnement. Nishanke est situé à 1500 m d’altitude, dans une région de collines selon les népalais. Mais croyez-moi, au vu des dénivelés que je déguste à VTT, il s’agit bien de montagnes. Ce terme (himal en népalais) est en fait réservé aux régions enneigées qui se situent à des altitudes supérieures à 3000 m. Le village se situe sur une crête et domine donc deux vallées, ce qui offre des paysages magnifiques et toujours différents d’un jour à l’autre qu’on ne se lasse jamais de regarder. La région est très humide et poussiéreuse au cours de la saison sèche, ce qui bouche souvent la vue. Si bien qu’il m’a fallu patienter trois semaines pour qu’enfin je puisse apercevoir les géants qui se dressent à une cinquantaine de kilomètres de moi.
Depuis je les vois plus régulièrement et à chaque fois c’est la même magie. Ces pics culminent à environ 7000 m d’altitude et juste derrière se trouve l’Everest, à 88 km de nous. Mais le toit du monde ne se laisse pas observer si facilement et préfère se cacher derrière ses gardes du corps. Pour l’apercevoir il faut s’en rapprocher significativement.
Pour l’instant je me contente de me balader dans « les collines » grâce à mon ami Motachie qui me permet de partir dans des explorations plus lointaines qu’avec mes seules jambes. Il n’est cependant pas si facile de progresser dans ces chemins rocailleux aux pentes extrêmes.
Un petit point stats pour les connaisseurs : à ce jour j’ai avalé 300 km en 12 sorties pour un total de 15 000 m de dénivelé positif ce qui correspond à une pente moyenne de 10% 😛 Si vous le désirez, vous pouvez suivre mes sorties sur l’application Strava (même si elle ne fonctionne pas toujours bien).
Voici un échantillon des photos que j’ai pu prendre au cours de mes promenades. Vous pouvez en retrouver davantage dans la galerie photos.
Une glissade dans la gadoue et un dérailleur cassé me contraignent à faire un break d’une dizaine de jours avec Motachie, mais ce n’est que pour mieux se retrouver après.
Bon sinon je suis aussi là pour bosser… Dès mon arrivée, on m’a fait comprendre que le sujet de l’accès à l’eau était une préoccupation majeure pour la communauté. C’est difficile à réaliser pour nous qui n’avons qu’à tourner le robinet de notre cuisine pour voir de l’eau potable couler, mais dans les contreforts de l’Himalaya, le sujet est bien plus problématique. Bien que le Népal soit le deuxième pays du globe avec la plus grande quantité d’eau douce disponible, beaucoup de communautés rencontrent des difficultés à s’approvisionner, notamment lorsqu’elles sont situées au sommet des montagnes, comme c’est le cas à Nishanke. Cet approvisionnement est encore plus difficile durant la saison sèche, d’octobre à mai, lorsque certaines sources sont épuisées. Ainsi, les habitants doivent parfois marcher pendant plus d’une heure pour trouver une source où se ravitailler et remplir leurs jarres d’eau. Ce sont d’ailleurs les femmes qui sont en général chargées de cette dure tâche.
Ma mission consiste donc à rendre plus facile et plus fiable l’accès à l’eau pour les habitants de la communauté. Mes premiers pas ont été un peu compliqués car sur place personne ne connaissait vraiment le sujet et on m’a simplement montré certains points d’intérêts tels que des robinets publics ou encore un site où des ouvriers creusaient pour enterrer un pipeline. J’ai donc entrepris un travail d’investigation pour avoir une vision plus claire de la situation réelle de l’approvisionnement en eau pour la communauté. Pour cela je me suis rendu à plusieurs reprises à Okhaldhunga, la « grande ville », pour y rencontrer des personnes en mesure de me fournir des renseignements. Je me suis ainsi rendu compte que plusieurs projets étaient déjà en cours pour alimenter la communauté en eau et notamment celui du pipeline qui permettra d’approvisionner l’ensemble du village de Nishanke d’ici 3 mois. VIN ne possédait probablement pas ces informations qui remettent en question mon utilité sur place.
Je ne me suis cependant pas pour autant reposé sur mes lauriers et je me suis lancé en parallèle sur un autre sujet qui est un autre gros problème pour la communauté : la gestion des déchets. A l’heure actuelle les habitants ne disposent d’aucune infrastructure ou d’aucun service pour traiter leurs déchets. Ils doivent donc les gérer eux-mêmes, soit en les brûlant, soit en les rejetant dans la nature. Fort de mon expérience au Cambodge, j’ai donc proposé la solution des écobriques qui me semblent parfaitement adaptée à la communauté et devrait permettre de collecter et de réutiliser la majorité des déchets plastiques produits. Je travaille donc à mettre en place cette solution dans la communauté et à y faire adhérer les habitants qui doivent en être les principaux acteurs.
J’ai déjà bien entamé ma mission de dix semaines qui s’achèvera le 11 avril. Après je me suis laissé plus d’un mois pour explorer le Népal et voir les montagnes d’un peu plus près avant mon retour en France le 21 mai !
Vous vous demandez peut-être ce qu’il en est de la situation du Népal par rapport au coronavirus. A l’heure actuelle (17 mars) un seul cas a été recensé dans le pays. Le gouvernement a décidé de suspendre la délivrance des visas aux étrangers par prévention. Au vu du manque d’infrastructure de santé et de l’état sanitaire assez précaire du pays, il est important de limiter la propagation pour garder la situation sous contrôle.
Je sais que pour vous en France la situation est beaucoup plus compliquée et je vous souhaite beaucoup de courage pour traverser cette mauvaise période.
Prenez bien soin de vous !
A la prochaine
























